La danse contemporaine, une mémoire vivante

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L’histoire de la danse est riche de fantômes, que ce soit ceux des ballets (romantiques mais pas seulement) ou d’œuvres perdues dans les tourments du XXe siècle naissant. La danse contemporaine, Elle, a pris peu à peu conscience de son récit au présent, déjouant les pièges du répertoire pour tenter de préserver ce qui, somme toute, paraît encore relever de l’éphémère. Peut-être à tort. Mais pourquoi garder vivante la danse d’un artiste disparu ? Et comment ?

Philippe Noisette

Chaque aventure est unique

L’histoire récente ouvre quelques pistes, de Merce Cunningham à Pina Bausch, de Trisha Brown à Dominique Bagouet. Chaque « aventure » est, par nature, unique. Pourtant, un fil relie ces quatre signatures. De leur vivant, ils ont entretenu les pièces tout en créant pour leurs danseurs. Imaginant les Event, florilèges d’extraits de ses chorégraphies pensées au départ pour des espaces autres que les théâtres, Merce Cunningham proposa ainsi une archive vivante de son œuvre. Trisha Brown, elle, décidera de reprendre ses Early Works au début des années 2000, avec d’autres interprètes et pour un autre public. Pina Bausch ne cessera de reprendre ses « stücks » (pièces), parfois avec des distributions rajeunies – et même des adolescents ou des seniors dans le cas de Kontakthof-. Dominique Bagouet présentera en 1990 Courts et moyens métrages, sorte d’anthologie de sa compagnie constituée d’un ensemble de pièces dans le cadre de Montpellier Danse. Le temps de la création résonne alors avec celui de la réflexion.

Faire vivre l’héritage du créateur

À leur disparition, ces chorégraphes essentiels laissent un legs parfois encombrant. Si un Cunningham a laissé des indications précises sur la suite à donner (les fameuses Dance Capsules), d’autres n’ont pas eu le temps de formuler un tel désir. Les danseurs sont à alors la manœuvre, comme avec Les carnets Bagouet créés en 1993 après la disparition de Dominique Bagouet. En témoignent les remontages récents de Catherine Legrand autour de So Schnell (2020), de Necesito, pièce pour Grenade par Rita Cioffi pour le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (2022), ou, dans cette 43e édition du Festival Montpellier Danse, la reprise de Déserts d’amour par Jean-Pierre Alvarez. Il s’agit de « veiller » à ce que l’approche du créateur soit préservée sans pour autant reposer sur une compagnie dédiée. Et tout autant de parier sur l’avenir, soit une nouvelle génération de spectateurs et d’interprètes.

Pour le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch, la problématique est d’une autre envergure. La troupe installée en Allemagne est structurée de telle manière qu’elle peut vivre sur l’héritage de sa créatrice. Mais jusqu’à quel point ? Après l’expérience, furtive, de chorégraphes invités (dont Dimitris Papaioannou ou Alan Lucien Oyen), le Tanztheater a choisi en 2022 une nouvelle direction artistique en la personne du chorégraphe français Boris Charmatz : charge à lui d’entretenir un répertoire plébiscité en tournée mais également de penser le futur d’une institution riche de ce passé et devant s’inventer un futur. Si la Pina Bausch Fondation veille au respect de l’esprit Bauschien, la compagnie -et ses forces vives- doit vivre au présent. Dès lors, se posent des questions. Remonter une chorégraphie est-ce la trahir –et son auteur avec ? La préserver est-ce la figer ? La transmettre est-ce la réinterpréter ? « D’une certaine façon, mon travail est une seule longue pièce » déclara un jour Pina Bausch qui aimait dire qu’elle ne vivait pas dans le passé. « C’est bien de regarder devant soi ». N’ayant jamais cessé de créer et de reprendre son ouvrage, la chorégraphe reste une influence majeure après sa disparition à travers son art. « Les créations continuent de vivre à travers moi, à travers mes interprètes » dira également Pina.

Ces derniers sont aujourd’hui les porteurs de cette danse-théâtre plus que les captations ou les écrits, supervisant les reprises au sein du Tanztheater Wuppertal ou à l’extérieur, de Dakar à Londres, de Paris à Lyon. « Travailler le répertoire c’est aussi créer » nous affirmait Boris Charmatz quelques mois après l’annonce de sa nomination à Wuppertal.

Se tenir en équilibre

À l’évidence, ce qui ne peut se conserver c’est une temporalité, celle des années 60 pour Merce Cunningham, des années 70 pour Trisha Brown, des années 80 pour Pina Bausch ou Dominique Bagouet. Les Dance Capsules de Cunningham, ensemble d’éléments d’une même pièce chorégraphique mis à disposition de danseurs, chorégraphes ou chercheurs via la fondation du maître américain, sont une des réponses. On peut lui préférer une mémoire, plus subjective ? – celle (du corps) de l’interprète.
Une empreinte en résumé. Tout en sachant qu’une gestuelle travaillée sur un danseur portera sa trace à travers d’autres. Ou s’effacera. « À qui appartient une œuvre ? À ceux qui font le temps, ceux qui font l’histoire, ceux qui la font à l’instant t, ceux qui voient une œuvre 20 ans après… Créer c’est l’avènement d’une chose inconnue dans le flux du temps, et c’est bien ça la beauté d’une « chorégraphie », elle se donne pleinement quand elle se danse, se vit au moment où la scène vibre, mais aussitôt elle est soumise au souvenir, à l’impression, à l’intensité du moment vécu » résume encore Boris Charmatz qui avait, avec Flip book, abordé la matière Cunningham et avec 20 danseurs pour le XXe siècle traversé un siècle de danse. « Danser sur le bord est le seul endroit où être » déclara un jour Trisha Brown. À sa façon, d’une élégance incomparable, la chorégraphe montrait la voie. Se tenir en équilibre. Il n’y a pas de meilleure façon de penser la danse d’hier comme de demain.

— par Philippe Noisette, journaliste spécialiste du spectacle vivant. Auteur de Danse contemporaine le guide (Ed. Flammarion). À venir : Nouvelles Scènes Contemporaines le guide.

Photo : Trisha Brown, It’a draw (Festival Montpellier Danse 2002) © Marc Ginot